Tribune libre – Elections régionales : quel projet de société, par qui et pour qui ?

Fraternité Ci-dessous, la tribune libre que j’ai envoyée hier à la presse. Il s’agit pour moi d’une contribution au débat nécessaire au moment où La Réunion va connaître des bouleversements importants inscrits dans le processus d’intégration nationale, européenne, régionale et mondiale.

Tribune libre – Elections régionales : quel projet de société, par qui et pour qui ?

Les élections régionales des 6 et 13 décembre 2015 s’inscrivent dans un contexte difficile : restriction budgétaire, chômage durable, mal-logement, augmentation démographique, vieillissement de la population, et compétition économique plus ardue. La nouvelle majorité régionale aura un rôle décisif de chef de file dans la mise en œuvre des politiques publiques propices à un équilibre économique, social et environnemental pour notre île.

L’état des lieux

Politiquement, le constat est le suivant :

– plusieurs candidats, dont celui du Front National, se sont déclarés dans l’objectif sinon de peser sur le scrutin, avec des chances relativement minces, du moins de faire entendre leurs voix, en vue de futures échéances nationales ;

– à droite, un front uni se dessine, dans le prolongement des échéances départementales, en vue de la reconduction du président sortant, sous réserve de la difficile prise en compte des demandes de places éligibles (un peu plus d’une trentaine) ;

– au centre, Thierry Robert entend rassembler le plus possible pour être l’alternative à Didier Robert ;

– et puis, il y a les forces de la gauche traditionnelle qui, à 6 mois du 1er tour, n’ont pas encore réussi à se rassembler.

Réduire les appétits personnels, accroître l’ambition collective

Une équipe visant à être majoritaire doit susciter l’intérêt du citoyen par le biais d’un projet. Mais un projet porté par des personnes qui, par des critiques, accentuent les clivages entre les forces susceptibles de devoir fusionner sinon avant le 1er tour, du moins après ce dernier, n’a aucune chance de prospérer. Et puisque les conditions doivent être créées pour favoriser le rassemblement le plus large, le projet doit être partagé, et donc élaboré dans le respect, sinon des propositions de chacun, du moins des représentants des forces politiques concernées.

Politiquement, le contexte national défavorable résultant de la politique gouvernementale va peser sur le scrutin régional. Cela justifie d’autant plus l’urgente nécessité de concrétiser une large « confédération » des forces souhaitant un changement de majorité régionale. Méfions-nous de l’analyse consistant à s’appuyer sur une « absence de marge de progression » d’un président sortant crédité de moins de 30 % dans les sondages. D’abord parce que les autres candidats potentiels sont crédités de bien moins, ensuite parce que le constat récurrent est que les candidats susceptibles de se rassembler au 2ème tour ont souvent tendance à « se dénigrer » les uns les autres jusqu’au soir même du 1er tour.

Répondre à une grande espérance

Après les élections municipales de 2014 et les départementales de mars 2015, les citoyens opposés à la politique régionale actuelle ont besoin d’une grande espérance : plus que sur un projet, sur une démarche assumée notamment par des personnes qui incarnent encore, à tort ou à raison, la division ayant abouti aux résultats des dernières années.

Il ne s’agit pas d’entamer le procès de quiconque. Il s’agit de prendre toute initiative afin d’aboutir à une déclaration commune, où le message fort serait l’union sacrée dans le respect des partenaires. Et cela exige qu’aucune suspicion de domination d’une force par une autre ne puisse surgir. Vaste programme, car l’exigence serait qu’aucune force, seule ou combinée à certaines autres, ne puisse disposer d’une majorité de substitution… en cas de victoire électorale.

Autrement dit, dans l’hypothèse maximale où une alternative sérieuse serait proposée aux électeurs, avec le mouvement de Thierry Robert, cela signifierait que la Fédération Socialiste, le Parti Communiste Réunionnais, le Parti pour La Réunion, le mouvement EELV, La Politique Autrement, d’autres forces de gauche, les mouvances autour de personnalités comme Vanessa Miranville, ou Jean-Hugues Ratenon, devraient se « répartir » en parties égales au maximum 35 places d’élus sur la liste à établir. Soit au mieux trois à quatre par mouvance politique.

Utopie refondatrice ou risque accru d’échec durable

Equation impossible ? Pourquoi donc ? Difficile ? Assurément ! Mais ce que j’avais appelé « utopie refondatrice » avant les élections départementales est plus que jamais incontournable. Pour deux raisons : d’abord, toute autre alternative a de grands risques de conduire à un échec, qui en appellera d’autres, puisqu’elle consacrera la division « obligée » de forces qui appellent par ailleurs, rappelons-le, au rassemblement ; ensuite, la population risque de faire le constat que ce n’est pas le projet qui en définitive guide la démarche des forces considérées, mais le partage des places et surtout la position dominante par rapport aux autres « partenaires ».

La consécration d’une telle démarche « extra-partisane désintéressée », avec déclaration solennelle rendue publique, et conférence de presse où seraient présentes des figures emblématiques, redonnera une espérance et suscitera l’intérêt sur le projet partagé.

Un projet de société réalisable

Le projet doit bien sûr affirmer un accord sur des points essentiels. En tout état de cause, il ne peut être un catalogue de mesures dont la mise en œuvre dépendrait de l’Etat voire d’autres partenaires, car le citoyen pourrait y voit une énième manœuvre pour leurs auteurs de se dérober une fois l’élection passée.

Bien sûr que le projet doit faire rêver, mais il faut qu’il reste réalisable. Sa mise en œuvre doit dépendre en grande partie de la seule volonté des futurs élus régionaux. Ce projet doit poser un certain nombre de principes directeurs, et un débat devrait pouvoir s’instaurer autour d’enjeux fondamentaux. Ces élections seraient alors une formidable occasion de consacrer le principe de « responsabilité » pour un nouveau projet de société.

Prenons le cas des grands chantiers. Le chantier de la nouvelle route du littoral procède d’une stratégie économique affirmée, pose un problème d’aménagement du territoire, suscite des interrogations sur la préservation de l’environnement, et nous interpelle sur le défi des déplacements et des transports.

Un référendum pour une responsabilité politique personnelle du citoyen

Faut-il remettre en cause le chantier ? Laissons d’abord aux juridictions administratives le soin de dire le droit à ce propos, puisqu’il y a des affaires pendantes, notamment devant le Conseil d’Etat.

Ensuite, évitons de biaiser le débat : la NRL est la réponse à une seule préoccupation, celle de la sécurité des usagers devant le risque d’un effondrement de plaques de falaises. En aucun cas elle ne résoudra le problème des embouteillages à l’entrée ouest de Saint-Denis. N’oublions pas qu’il faudra alors trouver 587 millions d’euros supplémentaires pour le fameux boulevard Nord. Quel équilibre trouver au plan budgétaire avec une alternative crédible à l’usage de la voiture individuelle, qui nécessite également un effort financier d’équipement ?

Pour éviter une décision unilatérale sur la seule base de la légitimité acquise du fait de l’élection régionale, la nouvelle majorité pourrait s’engager à consulter la population, dans le cadre d’un référendum d’initiative populaire. Après avoir apporté tous les éléments utiles sur la base d’une information autre qu’une communication à la gloire ou à la déchéance du projet, une telle initiative aurait le mérite d’engager la responsabilité politique personnelle de chaque citoyen : arrêter le projet NRL a un coût, des avantages mais aussi ses limites ; poursuivre le projet a un coût, des avantages mais aussi ses limites.

Le devenir des déplacements collectifs : l’exigence du courage politique

A l’heure où un débat s’instaure au niveau national sur le partage de la voirie routière, notamment en zone urbaine, il faudra bien se poser la question du devenir des transports collectifs dans notre île, si l’on ne les rend pas attractifs par la consécration de voies réservées.

Il ne s’agit pas des « petits morceaux » de voies réservées, comme c’est le cas aujourd’hui, qui ne résolvent pas le problème, mais accentuent plutôt la difficulté de circulation pour les automobilistes.

Mais la généralisation, dans la plupart des communes de l’île, de voies réservées aux transports collectifs en zone urbaine réduira la place dédiée à la circulation, et au stationnement, des voitures individuelles. Prendre de telles mesures exige donc une large information… et surtout du courage politique !

C’est là que se situe le rôle de chef de file politique de la Région. La politique de circulation et de stationnement dépend certes des communes pour leurs territoires urbains, mais la mutualisation indispensable des moyens financiers et le partage des responsabilités peuvent aboutir à une mobilisation collective pour un projet de cadre de vie partagée.

Sécurité de l’espace public et cohésion sociale

L’enjeu des déplacements offre l’opportunité de poser un autre problème sensible : celui de la sécurité dans les transports collectifs. Bien que cela ait un coût, à comparer cependant avec le déficit d’attractivité des transports, la présence dans chaque bus, du matin au soir, au-delà des gares routières, d’un « médiateur » veillant au respect du paiement par les usagers, allégeant de ce fait la charge lourde pesant sur le chauffeur, mais aussi et surtout aidant les usagers (touristes, jeunes, personnes âgées ou autres) par ses renseignements et conseils, jouant un rôle de modérateur en cas de conflit d’usage ou d’incivilité, serait un plus incontestable devant la tendance à la désagrégation de la cohésion sociale.

Ces médiateurs, plusieurs centaines, eu égard au nombre de bus en circulation et à l’amplitude horaire du matin au soir, devraient être issus des différents quartiers des communes de l’île. Un critère essentiel est à considérer : l’implication des personnes concernées dans la vie associative de leurs quartiers.

Cette « humanisation » de l’espace public dans les bus et gares illustre un enjeu majeur, celui de la responsabilisation collective et individuelle, qui devrait guider les élus aux différents échelons administratifs : régional, départemental, et communal.

Accompagner les quartiers dans des projets de cohésion sociale

Difficile dans une telle tribune de développer tout un programme intégrant l’enjeu énergétique, sanitaire, alimentaire, éducatif, de mobilité territoriale, etc. C’est pour cela que j’ai évoqué la nécessité de témoigner au préalable d’une volonté partagée de tendre vers une démarche collective. Je ne prendrai donc qu’un exemple.

La collectivité publique ne peut résoudre le mal-être qui frappe de nombreuses personnes à La Réunion. Mais il revient là encore à la Région de jouer le rôle de chef de file dans la réunion des différents partenaires, département et communes, au besoin par le biais de leurs intercommunalités.

L’objectif majeur est de mutualiser les moyens, de répartir les responsabilités, de redonner espoir à la population, et surtout de mobiliser les citoyens autour de projets collectifs portés par leurs associations.

Un programme basé sur des initiatives tendant à la responsabilisation individuelle pour un projet collectif par quartier, peut être décliné dans de nombreux domaines. Citons pêle-mêle :

– la gestion des déchets (avec le principe « zéro déchets »),
– l’aide à la personne, notamment dans le cadre de la prise en compte des personnes âgées ou atteintes d’une déficience,
– l’approche de jardins collectifs partagés,
– mais aussi toutes propositions dans chaque quartier visant à généraliser le « système d’échanges locaux » de produits ou de services…

L’urgence est de consolider sinon de rétablir la cohésion sociale en réapprenant, ou en consolidant, la solidarité de quartiers, avec des effets conséquents telle la rationalisation de problèmes sensibles, par exemple celui du coût de la gestion des déchets.

Ouverture, solidarité, excellence : OSE !

Bien sûr, des expériences existent. Heureusement ! Il s’agirait de s’en inspirer et de les généraliser. Et que l’on ne s’y méprenne pas : faire ensemble, c’est faire avec, c’est-à-dire en sollicitant les référents dans les domaines concernés, médiateurs de l’environnement, acteurs artisanaux ou agricoles,… Car l’objectif n’est pas de les concurrencer, mais de prolonger leurs efforts pour mieux structurer « humainement » notre société Réunionnaise.

Il nous faut redéfinir notre manière de vivre en communauté, dans les valeurs de respect et de solidarité, afin de se préparer à affronter ensemble les difficultés à venir, sans tenter de pointer un doigt accusateur sur l’autre, alors responsable de tous les péchés de la terre, en s’exonérant de ses propres responsabilités.

Ouverture – Solidarité – Excellence : OSE ! Les enjeux, nombreux, ne sont pas nouveaux. Mais il me semble que trop souvent, les problèmes sont traités dans la précipitation, en omettant d’associer le plus grand nombre pour leurs résolutions.

L’avenir nous dira si chacun, et chacune, envisage de prendre la mesure de sa responsabilité dans la réussite d’une formidable entreprise collective, pour et par les Réunionnais… ou dans son échec. Mais l’avenir a commencé hier et se poursuit maintenant. Et à ce propos, il y a par contre urgence.

Pierre Vergès

 

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1 Commentaire sur

Tribune libre – Elections régionales : quel projet de société, par qui et pour qui ?

  • clain robertNo Gravatar |

    soyons reunionnais soyons francais osons: autonomie energetique, autonomie alimentaire,soyons l exemple du monde d un savoir vivre ensemble, une communauté unique, de fraternité de respect des centaines d hectares en friche des milliers de chomeurs c est inconcevable en 2015.l interet général doit toujours primer

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