Lu dans SlateAfrique – Famine en Somalie : comment les pays riches ont laissé faire

  Pour Gilles Bridier, journaliste économique à API.doc et chroniqueur pour le site www.slate.fr,

 

« Des signaux avaient averti les États les plus riches : ils auraient pu anticiper leur aide aux pays de la Corne de l’Afrique, malgré la guerre en Somalie.

 

Un milliard de dollars pour sauver de la famine 12 millions de personnes dans la Corne de l’Afrique, alors que l’on parle de milliers de milliards de dollars lorsqu’on évoque la dette américaine ou de centaines de milliards pour les plans de sauvetage grec. 

 

Presque rien pour sauver des vies, et pourtant une si grande impuissance.

On pourrait parler de démagogie à soulever ce problème. On en prend le risque.

 

Ce qui mérite d’être souligné, c’est la soudaine urgence pour mobiliser l’opinion publique internationale contre une catastrophe… totalement prévisible, dans la mesure où la sécheresse persiste depuis plusieurs années dans cette région du globe.

 

Les États ont détourné le regard 


Une soudaine campagne d’appels aux dons est organisée.

Tant mieux si les ONG parviennent ainsi à sauver des vies, des milliers de vies pour des millions d’affamés.

 

Mais qu’on ne parle pas de devoir d’ingérence des États —avec des moyens civils ou militaires— en cas de crise humanitaire, on qu’on nous dise les causes qui méritent d’être défendues et les autres.

 

En l’occurrence, il aura fallu le retour sur les écrans d’enfants somaliens cadavériques, dix ans après les mêmes images de la même origine pour une catastrophe identique, pour que la communauté internationale réagisse.

 

Les États, eux, n’ont pas vu, ou pas voulu voir, ou ont vu mais pas voulu anticiper.

Une réunion du G20 a été organisée dans l’urgence à Rome pour tenter d’enrayer le fléau.

 

Urgence: peut-on considérer qu’il s’agit d’un aveu d’échec des gouvernements alors que le compte à rebours était déjà lancé ? 

Les signaux n’ont pourtant pas manqué pour tenter de les sensibiliser.

  

Des signaux ignorés 

 

Le Programme alimentaire mondial (PAM) avait donné l’alerte en répétant en mai dernier que la malnutrition, alors qu’elle avait été contenue dans les années 80 et 90.

La FAO, organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, avait attiré l’attention des gouvernants sur la baisse des stocks de céréales et alerté sur le niveau de récolte 2011, qui ne permettrait pas de rattraper le déficit de la campagne 2010.


Et la Banque mondiale avait tiré la sonnette d’alarme en avril dernier : compte tenu de ces conditions de récolte et face à la hausse des prix des matières premières alimentaires,

44 millions de personnes supplémentaires avaient été touchées par la malnutrition en neuf mois,

et toute nouvelle hausse de 10% précipiterait 10 millions de personnes de plus sous le seuil de pauvreté (1,25 dollar par jour) avec, à la clé, des situations de famine.

 

Un dossier ouvert par Paris au G20 

  

Le G20 lui-même a été invité à se pencher sur le problème.

La France, qui le préside, a en l’occurrence assumé ses responsabilités en organisant à la fin juin un premier « G20 agricole », initiative qui n’a pas été appréciée par tous les autres membres.

 

«Quand le président de la République, il y a à peu près un an, a mis sur la table la question de la volatilité des prix alimentaires mondiaux et la question de l’agriculture, sa proposition, ne le cachons pas, avait été accueillie avec un certain scepticisme», a commenté Bruno Le Maire, ministre français de l’Agriculture.


La flambée des prix des matières premières agricoles était à l’origine de cette réunion :

«Attention à la colère populaire au cas où certains spéculeraient sur la faim dans le monde. […] Une régulation financière est nécessaire pour ne pas revivre sur l’agriculture ce qu’on a connu dans l’immobilier, avait mis en garde le ministre, plutôt réservé.

Ce sera difficile d’arracher un accord tant les divergences sont profondes entre les membres du G20. »


Consensus a minima 


Certes, au final, un consensus émergea, plutôt a minima.

Les décisions qui s’organisent autour de cinq piliers n’engagent personne à proprement parler, s’agissant par exemple des investissements pour produire plus ou pour augmenter la productivité.

 

Autant d’objectifs nourris par quiconque peut les poursuivre, sans avoir besoin d’une réunion internationale.

D’autres dispositions sont très techniques, comme la constitution d’une base de données internationale sur la production, la consommation et les stocks de matières premières agricoles.

 

Elle sera installée dans le cadre de la FAO et aura pour fonction d’introduire de la transparence pour réduire la spéculation, et donc la flambée des prix. 

 

Après la sécheresse de 2010 qui fit chuter la production russe de céréales ou aux inondations en Australie qui eurent les mêmes conséquences, il a aussi été décidé de mettre en place des dispositifs de coordination qui permettront de décider en commun les réactions adaptées en cas de chute brutale de production dans un pays ou dans un autre. Il y eut donc des points positifs.

 

La patate chaude transmise au G20 «finances» 


En revanche, la France n’a pu obtenir d’avancée sur l’installation de stocks régionaux, destinés à pourvoir aux besoins des populations dans l’urgence, ou à être placés sur le marché pour déjouer la spéculation qui compte sur la raréfaction des produits pour faire monter les prix.

 

Le sujet n’était pas mûr pour que cette disposition, très concrète, soit discutée.

 

Car dès qu’une mesure semblait introduire une forme de régulation des prix, des pays comme l’Argentine, le Brésil, l’Australie, les États-Unis ou la Chine marquaient leur désapprobation.

 

En fait, les questions de régulation financière furent renvoyées à un prochain G20 «finances», transmis comme une patate chaude par les ministres de l’Agriculture à leurs collègues grands argentiers.

 

De la même façon, pour ne pas bloquer toute avancée, il fut décidé de ne pas mettre au programme la question sensible des agrocarburants, auxquels sont consacrés d’immenses surfaces de terres cultivables qui pourraient produire des matières premières alimentaires.

 

Une victoire contre la faim ? Demandons aux Somaliens 

 

La collectivité internationale s’est aussi engagée au G20 à supprimer toute restriction à l’exportation pour l’aide alimentaire mondiale.

En clair, les pays donateurs ne favoriseront plus le retour de la famine.

 

Il fallait que cette mesure fut prise, mais quel aveu de la part des pays les plus riches !

De quoi rassurer les familles qui fuient la sécheresse dans la Corne de l’Afrique.

 

Certes, la guerre qui n’en finit pas de ravager la Somalie n’a pas facilité le travail des ONG en charge de la distribution de cette aide alimentaire.

Mais la situation dans l’épicentre du conflit, la capitale Mogadiscio, n’explique pas que toute la région soit privée de cette aide.

 

Or les pays voisins, le Kenya et l’Ouganda ainsi que l’Ethiopie, sont aussi touchés par la famine.

Eux non plus n’ont pas bénéficié de toute l’aide internationale que la situation aurait justifiée.

 

De sorte que les réfugiés somaliens ont trouvé, en traversant les frontières, la même misère qu’ils fuyaient.

 

Concluant le G20 «agricole» qu’il avait présidé, Bruno Le Maire a qualifié de «scandale» la faim dans le monde ».

 

Et Gilles Bridier de conclure :

 

« Un scandale qui perdure sous les yeux des grands États qui ont promis de lutter contre la faim dans le monde, mais qui l’ont aussi favorisé en cantonnant leur aide aux pays les plus pauvres bien en-deçà de leurs promesses. » (*)

 

(*) Pour Marina Torre, dans La Tribune.fr,

« L’aide au développement apportée par les pays membres des l’OCDE a augmenté en 2010 malgré la crise.

Mais, pour beaucoup de pays, elle représente beaucoup moins de 0,7% du revenu national brut (RNB) par an, l’un des Objectifs du millénaire pour 2015.

En volume, les plus gros donateurs sont les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et le Japon.

Une fois encore, aucun de ces États  n’atteint l’objectif de 0,7% du RNB par an en 2015.

S’ils fournissent à eux seul le plus de fonds, les États-Unis n’allouent ainsi que 0,21% de leur revenu national brut pour soutenir le développement dans le monde.

L’aide de la France a grimpé de 7,3% en 2010 surtout grâce aux prêts bilatéraux.

Avec près de 50 milliards d’euros, l’Union européenne fournit quant à elle plus de la moitié de l’aide publique au développement.

Et c’est aussi en Europe que l’on trouve les seuls États à atteindre l’objectif de 0,7% du RNB.

Norvège, Suède, Danemark, Pays-Bas et Luxembourg sont les « bons élèves » de l’OCDE.

 

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1 Commentaire sur

Lu dans SlateAfrique – Famine en Somalie : comment les pays riches ont laissé faire

  • Marc @ doudoune Bel AirNo Gravatar |

    C’est vraiment triste à dire, mais franchement, ce n’est pas un scoop…
    Toutes les famines africaines trouvent leur origine dans ce laissé faire et la surexploitation de ce magnifique et richissime territoire…

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