Société économique et criminalité : un serial killer, ou bien il continue de tuer avec une violence toujours croissante, ou bien on le coince (4ème partie)

 

Je vous propose ci-dessous la lecture de la 4ème partie d’une contribution (longue mais passionnante) de Jean-Marie Harribey *.

  

II – APRÈS LE CHAOS, LE REFUS DE L’ABÎME


Le mouvement social français de cet automne a montré la capacité de la population à faire les connexions entre tous les dégâts qui lui tombent sur la tête.

Le ras-le-bol vis-à-vis des serial killers est à son comble.

 

Ainsi s’explique la rapidité avec laquelle la proposition d’Éric Cantona s’est répandue sur internet, en appelant à la révolution contre les banques en retirant en espèces tous les dépôts.

 

Mais peut-on s’écarter du chaos en sautant dans l’abîme ?

 

La difficulté tient au fait que la finance nous mène inexorablement à l’abîme, puisque, dès lors que la règle « socialisation des pertes et privatisation des bénéfices » est devenue le trait d’union de toutes les politiques économiques, la crise en un point entraîne obligatoirement la crise au point le plus proche économiquement et financièrement parlant.


On pourrait donc être tenté de dire : cela ne peut pas être pire.

Il faut pourtant y réfléchir à deux fois.

 

En admettant que les épargnants se précipitent aux guichets des banques pour réclamer leurs avoirs, il faut pouvoir répondre aux questions suivantes.

 

– Qui réussira à obtenir des espèces ? Les premiers arrivés et encore !

 

– Et que demander aux banques ? Des billets, c’est-à-dire des bouts de papier ? Tant qu’à faire, pourquoi pas de l’or, du platine, de l’argent, du vrai… ?

 

– Que faire des billets retirés emplissant de gros sacs pour les épargnants les plus riches et de maigres enveloppes pour les plus pauvres ? Augmenter la consommation ? Mais si le système de crédit s’effondre, l’économie fait de même et il faudra peu de temps pour qu’il n’y ait plus rien à acheter.

 

– Que devient la souveraineté populaire si le peuple se suicide en même temps qu’il cherche à trucider les banques ?


Au fond, la proposition de Cantona surfe sur l’illusion que les banques prêtent ce que leurs clients ont préalablement déposé.

Or c’est exactement l’inverse. 

C’est parce que les banques font crédit que des dépôts sont effectués.

 

On pourrait même imaginer le scénario à la Cantona suivant :

les banques distribuent tous les billets qu’elles détiennent aux épargnants qui font la queue devant ses guichets ;

l’activité de prêt continue puisque les crédits sont accordés en monnaie scripturale et

les emprunteurs règlent leurs achats et investissements en ordonnant des virements de compte à compte.

Où serait la révolution de Cantona ?


S’EMPARER DES BANQUES


Détruire les banques revient à se tirer une balle dans le pied.

En revanche, le temps est venu de s’en emparer radicalement.

 

Cela signifie :

 

– la collectivisation-socialisation de tout le système bancaire à l’échelle européenne ;

 

– la reconnaissance officielle de ce qui est devenu la pratique incontournable : la possibilité d’achat par la BCE des bons du Trésor à taux zéro ;

 

– en d’autres termes, la réappropriation publique de la création monétaire ;

 

– l’interdiction des ventes à découvert.


Cette mise au pas du système bancaire et financier sera d’autant plus efficace qu’elle sera accompagnée :

 

– de la mise en place d’une taxation des transactions financières, à l’échelle européenne pour démarrer le processus ;

 

– du renforcement très important de la fiscalité sur les revenus financiers, en réintroduisant une forte progressivité afin de parvenir à un plafonnement des hauts revenus.

 

[1] Voir Attac, « Le G20 face à la crise financière : les éléphants, la souris et les peuples », novembre 2010.

Jean-Marie Harribey est ancien Professeur agrégé de sciences économiques et sociales et Maître de conférences d’économie à l’Université Bordeaux IV. Pendant la première moitié de sa vie professionnelle, il a enseigné en lycée, et, pendant la seconde, à l‘Université où ses recherches portent sur la critique de l’économie politique, les concepts de valeur et de richesse, le travail, la protection sociale et le développement soutenable.

Il a publié notamment L’économie économe, Le développement soutenable par la réduction du temps de travail (L’Harmattan, 1997), Le développement soutenable (Economica, 1998), La démence sénile du capital (Le Passant Ordinaire, 2002), Raconte-moi la crise (Le Bord de l’eau, 2009). Il a dirigé Le développement a-t-il un avenir ? (Mille et une nuits, 2004), Le Petit Alter, dictionnaire altermondialiste (Mille et une nuits, 2006). Il a aussi co-dirigé Capital contre nature (PUF, 2003), Le développement en question(s) (PUB, 2006), Sortir de la crise globale, vers un monde solidaire et écologique (La Découverte, 2009), et Retraites : l’heure de vérité (Syllepse, 2010)

Chroniqueur à Politis, il est membre de la Fondation Copernic et d’Attac France, qu’il a présidée de 2006 à 2009. Vous pouvez aussi voir sa page personnelle sur le site de l’Université Bordeaux IV.

http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribey/2010/12/03/il-faut-coincer-les-serial-killers/#


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